Ce Qu'il y a Dans un Nom: Le Passé, le Présent et le Futur du Végétarisme

Une évaluation linguistique et comportementale

Stanley M. Sapon, Ph.D.
Professeur honoraire de Psycholinguistique, Université de Rochester (NY) Co-fondateur de la société végétarienne de la région de Rochester

Présenté lors de la plénière du congrès mondial végétarien accueilli par la Société Végétarienne nord-américaine, août 1996

En 50 ans de vie professionnelle – en tant que scientifique, professeur et clinicien - j'ai été énormément concerné par trois domaines de l'expérience humaine ainsi que leur interrelation : le langage, le comportement et l'éthique. Ce que j'ai à dire (ce soir) rejoint chacun de ces trois champs qui se concentrent sur quelque chose qui a enrichi et complété ma vie en lui ajoutant de nouvelles convictions et de nouveaux objectifs, de nouveaux sens et engagements : le végétarisme.

Le titre de cet exposé promet une évaluation linguistique et psychologique de l'avenir du mouvement végétarien ainsi que de la façon dont cet avenir est lié aux « noms » - à leurs définitions, leurs utilisations et leurs effets -. Nous nous concentrerons sur deux mots : « végétarien » et « végétalien » et verrons comment ils affectent l'avenir de notre mouvement.

Il devient de plus en plus évident qu'il y a un élément croissant de tension, accompagné de forts accents émotifs entre les végétariens qui n'acceptent qu'une alimentation à base de plantes et ceux qui rejettent la chair animale tout en acceptant des produits dérivés d'animaux vivants. Cette tension se manifeste autant de façon évidente que subtile.

Keith Akers et Kate Lawrence, dans le bulletin de la Société Végétarienne du Colorado font part de leur souci au sujet de cette friction entre végétaliens et végétariens ovo-lacto. Ils se disent préoccupés par le sentiment, de plus en plus fort, à l'effet que : « les gens pensent au végétalisme et au végétarisme comme étant deux idées semblables mais opposées - ou même des mouvements opposés - » et ils sont troublés par l'expression de contrariété, d'irritation et de ressentiment entre les membres des deux groupes.

Leur souci n'est ni exagéré ni prématuré. Ces sentiments aigus de différence, divergence, dissonance et discorde entre deux sous-ensembles d'un groupe sont les précurseurs à une séparation en deux groupes distincts, chacun suivant ce que ses membres pensent être les meilleurs buts ainsi que les meilleures stratégies pour atteindre ces buts. Sans aucun doute, la fragmentation de groupes végétariens diminuerait sérieusement la puissance de produire le changement social que pourrait exercer une grande organisation simple et unifiée.

Bien qu'ils nient qu'il y ait un problème, insistant sur le fait que le « végétalisme n'est pas opposé au végétarisme, que c'est une forme de végétarisme » ils ont néanmoins senti la nécessité d'apaiser les mouvements de discorde en utilisant la ferme remontrance suivante : « A tous ceux qui pensent séparer le végétalisme du végétarisme, nous avons formulé le conseil suivant : ALLUMEZ, LES AMIS ! »

Bien que ces mots paternalistes servent davantage à attiser les rancunes qu'à les éteindre, ils confirment néanmoins la présence de remous au sein du mouvement.

Si certains végétariens ovo-lacto se sentent dépréciés ou regardés de haut par les végétaliens en raison de leur acceptation maintenue des produits laitiers et œufs, ils peuvent au moins se réconforter du statut dont jouit le régime ovo-lacto reconnu régime végétarien standard. Malheureusement cette identification officielle génère des sentiments d'isolement et de ressentiment chez les végétaliens qui n'apprécient pas être une minorité au sein d'une minorité.

Les racines de nos difficultés résident dans nos définitions.

Il existe une définition standard du végétarisme admise par la plupart des sociétés végétariennes locales, nationales ou internationales et qui définit le végétarien comme étant quelqu'un dont l'alimentation est exempte de viande, poisson ou volaille sous n'importe quelle forme, « avec ou sans produits laitiers et œufs. »

Que signifie précisément cette expression « avec ou sans produits laitiers et œufs »? D'après une simple et franche analyse linguistique, elle indique que la présence ou l'absence des éléments cités n'a aucune importance quant à l'utilisation de l'appellation « végétarien ». D'un point de vue comportemental, cette définition du végétarisme présente des contingences. En langage courant, cela signifie que l'utilisation de produits laitiers et d'œufs mérite mention mais n'est ni importante ni significative dans la pratique diététique à laquelle on se réfère.

Ce que nous avons est une définition administrativement sanctionnée du végétarisme qui fait de l'abstention de la viande l'élément essentiel et central et laisse facultatif le passage à un régime végétalien… facultatif, donc une option, pas un objectif.

Examinez cette définition par rapport à celle plus inclusive de la Société Végétarienne de Rochester qui définit le végétarisme comme étant un mode de vie sans consommation de viande, poisson ou volaille et idéalement sans aucun produit animal. La définition a ses imperfections mais elle contient un but à atteindre, en termes positifs, acceptable à tous nos membres végétariens. Une demi-douzaine d'autres sociétés au pays ont déjà adopté, ou adapté, cette définition.

La « vieille définition standard » du végétarien identifie non seulement les paramètres du végétarisme … mais elle les fixe. Elle pose des bornes et indique « voilà jusqu'où vous pouvez aller ». Si vous allez au-delà , vous êtes à l'extérieur des limites de la propriété. Délimiter les propriétés du régime végétarien en termes de « NON à la viande et OUI aux œufs et produits laitiers a encore un autre effet, durable et pernicieux sur l'accomplissement du changement diététique; semblable définition détermine à l'avance la marche à suivre de la transformation en établissant une stratégie standard pour devenir végétarien.

Cette définition impose une démarche d'abstentions successives. En plaçant la viande comme condition première, elle relègue automatiquement le lait et les œufs à une considération ultérieure. Cette séquence établie et orthodoxe de changements diététiques est responsable de certaines conséquences.

  • Elle établit une hiérarchie de difficulté du changement. Le fait de nommer la viande comme « abstention première » a pour effet de présenter cet élément comme étant le comportement le plus accessible. Et, par extension, des abstentions ultérieures sont reconnues – et présentées - comme étant plus difficiles à réaliser.
  • L'existence d'une hiérarchie du changement possède aussi ses propres dérivés comportementaux et émotifs. Elle suppose qu'abandonner la viande peut être difficile mais qu'abandonner le lait et les œufs l'est davantage. Le classement des gens le long d'un continuum de difficultés des tâches accomplies établit une autre hiérarchie… une hiérarchie de valeur.
  • Le pas est franchi pour aboutir à des comparaisons d'individus alignés dans cette hiérarchie de valeur. Des phrases contenant des termes de comparaison ne peuvent plus être évitées : « plus avancé », « plus rigoureux », « plus strict » et « moins strict », « plus facile à vivre » « plus indulgent » et finalement, avec une teinte d'irritation « pas aussi compulsif quant à mon alimentation »
  • Dans ce climat verbal, il devient impossible d'empêcher d'impliquer que le végétalisme est plus haut dans l'échelle… et mieux, et que le végétarisme ovo-lacto est plus bas et pas aussi bon. A ce stade, la notion de « plus saint que Toi » fait son apparition et une base inévitable de discorde séparatiste –parfois corrosive- est posée.

Vu sous cet angle, ce qui semblait une simple définition s'avère constituer l'antécédent principal –la cause- d'une certaine quantité de problèmes qui assaillent le mouvement.

En établissant – et insistant sur le fait - que les produits laitiers et les œufs sont une nourriture acceptable pour les végétariens, la définition tend à augmenter la probabilité de leur consommation. Des aliments qui sont fréquemment consommés deviennent des aliments qui acquièrent une place régulière, assidue et garantie à table et dans son panier à provisions. La Loi comportementale de la Force confirme ce que nous savons déjà : plus on s'attache longtemps à quelque chose, plus il devient difficile de s'en séparer.

Mais pourquoi devrait-on cesser ? et quand ? Si vous avez déjà relevé le défi d'un changement de style de vie et répondu aux Critères de Base mais que le reste n'est pas présenté comme étant urgent mais plutôt comme « un extra » à considérer plus tard – il sera alors relégué quelque part en bas de la ligne. Pas de hâte. Cependant vous ne serez pas tellement avide de passer du temps avec quelqu'un menaçant votre satisfaction par des histoires sur « ce qui ne va pas avec le lait » ou « les horreurs de la production des œufs »

Bref, la difficulté de la hiérarchie positionne le programme, les perceptions et les attentes des végétariens débutants… « Le facile d'abord, le difficile plus tard .»

Qu'il s'agisse d'une expérience courante pour les végétariens ovo-lacto qui débutent que de devoir lutter pour passer à une alimentation végétalienne, l'expérience confirme que c'est ce qui se produit effectivement lorsqu'une « définition standard » définit une « stratégie standard » ainsi qu'un « programme de changement standard. » Puisque ceci semble inscrit dans le granit, il n'y a aucunes données disponibles sur des stratégies alternatives. Il se trouve un univers de stratégies attendant d'être explorées.

Le titre de mon exposé a promis une perspective du passé du végétarisme et de son avenir. Examinons-les.

En 1847, à Londres, un mouvement naquit de la conviction que le massacre de la vie de créatures sensibles n'était ni biologiquement nécessaire ni moralement acceptable pour le bien-être de la survie humaine. Les industries n'avaient pas encore été inventées, les poules picoraient dans la basse-cour, en plein air, les vaches n'avaient pas encore été génétiquement modifiées afin d'avoir des pis grotesquement tordus et le box du veau d'aujourd'hui était inconnu. Il n'y avait aucune ingénierie génétique, aucune hormone, aucune dose massive d'antibiotiques, aucun élevage en batterie de poules pondeuses, aucune installation de transformation ni chaînes de montage pour l'abattage des poulets, aucune salmonelle campylobactérie épidémique dans les œufs et la volaille, aucune maladie de la vache folle, aucune hormone de croissance de bovins.

En 1847, le simple rejet de viande est ce qui définit un végétarien. Maintenant près de 150 ans plus tard, nous travaillons toujours avec la même définition. Une définition désuète par laquelle une alimentation végétalienne demeure une option, pas même un idéal.

Le passage des années a vu le mot « végétarien » acquérir un attrait qui a conduit à l'éclosion de toutes sortes de variétés de végétarisme admettant toute une panoplie de définitions s'étendant de la logique à l'incohérence.

Classer les végétariens par ce qu'ils ne mangent pas n'est pas plus édifiant que productif. Ceux qui considèrent que leur végétarisme est plus qu'une affaire diététique ou qu'une excursion exploratoire dans de nouvelles voies d'alimentation –ceux pour qui leur engagement végétarien comporte un but significatif- ont besoin de se retrouver autour d'une définition du végétarisme qui rencontre textuellement certains critères essentiels :

Il faut une définition du végétarisme qui décrit –EN TERMES POSITIFS- CE QUE FONT LES VEGETARIENS. Il doit être clair que les végétariens sont impliqués dans quelque chose d'autre que « ne pas manger de viande ».

Nous devons présenter un NOYAU DE VALEURS COMMUNES ET UNE IMAGE D'UN CERTAIN IDÉAL QUI INDIQUE CLAIREMENT POURQUOI LES VEGETARIENS FONT CE QU'ILS FONT.

Si nous continuons à insister sur le fait que le végétarisme ovo-lacto est la pierre angulaire des idéaux végétariens, nous enchâssons un anachronisme que nous transporterons dans le siècle (à venir).

Considérant ce que nous savons des risques sur la santé à consommer des produits laitiers, il serait trompeur et malhonnête de faire quoi que ce soit encourageant la consommation de produits laitiers. Indépendamment de ses habitudes alimentaires personnelles, étant donné ce que nous connaissons sur la façon dont on produit le lait, il serait contraire à l'éthique de suggérer au non-informé que, tandis que la chair d'une vache est inacceptable en tant que nourriture humaine, le lait de cette même vache est acceptable.

En continuant à qualifier le mode de vie végétalien de « facultatif », « non pertinent » ou « extrême », nous parviendrons ultimement à l'isolement et l'aliénation du mouvement par ceux précisément qui prennent à cœur le message entier.

Il faut UN mouvement végétarien ayant une vision cohérente d'un monde de compassion, de paix, d'abondance, de santé, de dignité pour notre planète et pour toutes les créatures sensibles –TOUTES LES CREATURES- sans exceptions, sans discriminations de race, genre, nationalité ou espèces. Nous ne pouvons nous permettre de risquer ou provoquer un fractionnement des deux camps. Deux camps d'individus avec des pratiques similaires mais dont les valeurs … et les buts diffèrent si essentiellement qu'ils deviennent des concurrents plutôt que des collaborateurs dans la lutte « d'humanisation » de ce monde.

Nous devons être suffisamment confiants dans nos valeurs pour demander ce que nous savons nécessaire et reconnaître le principe « vous n'obtiendrez pas plus que ce que vous demandez ni moins que ce que vous proposez .»

Cela fait une différence que le végétarisme soit une « diète » ou une « philosophie ». Une diète est une liste d'aliments que l'on choisit; une philosophie est un ensemble de raisons cohérentes pour effectuer ces choix.

Vous ne pouvez pas construire un mouvement autour d'une « diète ». Pour avoir un mouvement, vous avez besoin d'avoir des gens convaincus qui vivent et travaillent de concert à réaliser un idéal.

Nous avons besoin de rajuster nos boussoles afin de situer nos vues conformément aux réalités d'aujourd'hui et de demain. Il est urgent d'entamer le 21 ième siècle avec une définition de notre mouvement qui non seulement légitime et valide la perspective végétalienne mais élargit nos objectifs globaux pour identifier sans compromis un régime végétalien comme étant l'espoir du futur.

Nous devons avoir l'esprit et le courage de parler honnêtement et sans ambigüité afin d'unifier clairement notre mouvement à l'aide d'une définition positive et simple, une définition qui est inclusive et inspirante. Dans ce but, je vous propose de considérer sérieusement la définition suivante et de l'accepter si elle vous convient.

« Le végétarisme est une philosophie qui manifeste son respect pour le bien-être de toute vie sensible en préconisant et en tendant vers l'adoption finale d'une alimentation végétalienne. »

Cette vue du végétarisme nous permet de caractériser le comportement des végétariens en termes positifs. Au lieu de classer les végétariens par ce qu'ils rejettent, nous les décrivons en termes de ce qu'ils choisissent : « Les végétariens sont des gens qui ont pris un engagement consciencieux, dicté par des principes, afin de réaliser un style de vie dans lequel ils choisissent leur nourriture uniquement du Règne Végétal. »

J'adresse un appel pressant à chacun de vous –membres, membres du conseil et administrateurs des associations végétariennes, locales, nationales et internationales- afin de prendre à cœur cette définition qui est proposée…. afin de commencer MAINTENANT la tâche de reconceptualiser la signification et la mission du végétarisme.


Nous voulons exprimer des remerciements profonds à Cécil Gagnon (cecil@vegemail.com) pour cette traduction soigneuse.
 
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