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LE DOCTEUR M'A FAIT FAIRE ÇA
Stanley M. Sapon, PH .D.
Lorsque les gens font quelque chose de terrible qui sort des normes,
ils rejettent souvent le blâme sur l'influence d'une force
surnaturelle, malveillante et irrésistible. Mais pour rendre
justice au diable, il faut bien reconnaître qu'il existe d'autres
forces - naturelles, bien intentionnées et peut-être
même plus irrésistibles encore.
A l'âge de trois ans, j'ai subi une ablation des amygdales
compliquée par une sévère hémorragie.
S'ensuivit une anémie persistante qui fût diagnostiquée
potentiellement mortelle. Le pédiatre recommanda alors
à ma mère un spécialiste réputé
dans le traitement de l'anémie infantile. Ce dernier avisa
ma mère que si elle voulait me voir recouvrer la santé
elle devrait me nourrir de bacon et de foie de veau.
Ma
mère, qui observait les règles de la religion juive,
se retrouva face à un dilemme angoissant mais préserver
la vie de son enfant ne lui laissa pas le choix; elle acheta une
batterie de cuisine spéciale, de la vaisselle et des ustensiles
supplémentaires afin de me préparer et servir mon
bacon. Je peux simplement imaginer ce qu'il en fût pour
elle d'entrer dans une boucherie non kasher et d'acheter quelque
chose qu'elle avait religieusement évité toute sa
vie, quelque chose qui lui avait été - selon les
préceptes Divins - interdit à elle et à ses
ancêtres depuis des millénaires. Je me suis remis
de l'anémie mais la contrainte imposée à
un mode de vie et les torts causés aux rapports familiaux
et parmi le reste de la communauté juive furent sévères
et persistants. Il devint impossible de tenir séparées
les parties kasher et non kasher de la cuisine et le modèle
d'une maison kasher s'est finalement effondré. Le médecin,
pour se montrer charitable, pouvait vraiment croire qu'il s'agissait
là du seul remède à l'anémie. Il n'y
a aucun doute cependant qu'il prenait parfaitement conscience
du fait qu'il obligeait ma mère à choisir entre
préserver ses valeurs religieuses ou la vie de son enfant.
Quelles croyances devraient être retenues, lesquelles devraient
prévaloir, lesquelles devraient être écartées?
Un médecin qui aurait obéi aux lois alimentaires
juives aurait-il insisté sur le même traitement contre
l'anémie? Un médecin vegan aurait-il prescrit le
même remède?
Cet épisode s'est produit il y a près de 75 ans,
mais son écho résonnant de malaise attire l'attention
sur un problème qui est non seulement toujours d'actualité
mais qui a pris de l'ampleur à une plus grande échelle
encore.
Au-delà des considérations personnelles
Les problèmes se situent bien au-delà des considérations
locales ou personnelles. Considérons l'expérience
de Mohandas Gandhi. En 1931, les médecins de Gandhi lui
dirent que sa santé précaire (détériorée
par les années d'emprisonnement, les grèves de la
faim prolongées, à la limite de la mort, etc.) pourrait
se rétablir uniquement s'il consentait à boire du
lait de chèvre. A contre-cur, Gandhi a observé
les ordres de ses médecins, mais il a connu de francs remords
pour avoir suivi cet avis médical. Qualifiant sa dépendance
au lait de chèvre, " la tragédie de ma vie
", il écrit:
" Je crois que dans le royaume illimité des végétaux,
il existe un substitut efficace au lait, ce lait que chaque
autorité médicale admet qu'il comporte ses inconvénients
et qui est destiné par la Nature non pas à l'homme
mais aux bébés et aux jeunes animaux. Je devrais
estimer qu'aucun coût n'est trop dispendieux pour effectuer
une recherche. "
Et récemment en 1998, le Dalaï-lama, qui avait été
végétarien sa vie durant, fût informé
par ses médecins que sa santé chancelante exigeait
qu'il consomme de la viande. Il résolut son conflit moral
en ne consommant de viande qu'à tous les deux jours. Bien
que les médias continuent de nous informer sur ces personnalités
de renommée mondiale qui ont compromis ou mis en péril
leur végétarisme sur les conseils de leur médecin,
il y a par ailleurs plein de gens - de renommée insuffisante
pour faire la une - qui font face au même dilemme.
Un problème universel
Nous examinons ici un problème qui traverse les frontières
et les générations. Il faut se demander quelles
sources scientifiques et médicales persuadent des médecins
que la santé est fondamentalement, " naturellement
" et nécessairement dépendante de la consommation
de viande et d'autres produits animaux.
L'objectif de cet essai n'est pas de dénigrer la profession
médicale mais plutôt d'explorer et de discuter de
certains éléments historiques, culturels et comportementaux
qui contribuent à la confusion actuelle et à l'ambiguïté
quant aux régimes végétariens.
Dans Voices from the Edge, John Robbins nous rappelle que "
le MD moyen, sur quatre années en faculté de médecine,
effectue 2 heures et demie de travaux personnels en nutrition
- et même ceci est inexact. " Cette marginalisation
de la science de la nutrition dans le programme des facultés
de médecine a conduit à une désinformation
gravement répandue. Il y a place pour de grands espoirs
cependant, dans les travaux de médecins tels Michael Kapler
et Neal Barnard - de réputés scientifiques, partisans
et modèles pour une pratique médicale/diététique
saine et un mode de vie qui inclut la compassion.
Le médecin, en tant qu'être humain, ne grandit pas
dépourvu de l'ensemble des valeurs qui correspondent à
la tendance générale de sa culture. Et puisqu'il
ne peut y avoir de " structure de valeurs " érigée
dans la science de la médecine ou dans la pratique clinique,
le médecin ne peut échapper à la règle
d'être un membre adhérant de sa culture. Puisque
le patient ne peut contester la connaissance médicale et
l'expérience clinique du docteur, lorsqu'il y a une dissonance
entre les valeurs du docteur et celles du patient, l'autorité
médicale du médecin place le système de valeurs
du patient en situation de désavantage.
La coutume définit la culture
Une perspective anthropologique révèle qu'il existe
de solides systèmes de valeurs qui caractérisent
une culture. Les normes alimentaires et les coutumes sont profondément
enracinées et, dans beaucoup de cultures, elles sont fièrement
considérées comme des propriétés caractéristiques
et distinctives
" aussi américain qu'une tarte
aux pommes ", par exemple, ou le Haggis comme un emblème
de la culture écossaise. Ce qui est malheureusement commun
c'est que les préférences culinaires d'un pays sont
souvent perçues comme étant bizarres au point de
provoquer la moquerie et des références désobligeantes.
L'utilisation de " Frogs " comme terme de dénigrement
des Français, par exemple, provient de leur consommation
de cuisses de grenouilles. Des attitudes également négatives
et méprisantes découlent de l'observation d'autres
cultures qui apprécient des aliments que nous pouvons considérer
dégouttants ou répugnants : globes oculaires d'animaux,
testicules de moutons, vers et larves, termites, intestins, tripes
de cochons, serpents, scorpions, etc.
Solidement enracinées - et inconscientes - les normes
culturelles alimentaires rendraient hautement improbable qu'un
médecin prescrive - ou qu'un patient consomme quotidiennement
- un bol de soupe aux vers de terre en guise de source à
haute teneur en vitamines du complexe B.
Qui est responsable ici ?
Notre culture accorde aux médecins un niveau d'autorité
qui frôle la déité. Les exemples des célébrités
qui se sont soumises à cette autorité ne laissent
apercevoir que la pointe d'un gigantesque iceberg de pouvoir et
de prestige.
L'expression " avis médical " est rapidement
convertie " ordres du médecin ". Parmi les synonymes
du mot " ordre ", nous retrouvons des mots tels que
directive, injonction, soumission, et commandement. Quels sont
les membres de la société qui possèdent cette
sorte d'autorité? Qui peut " ordonner " le comportement
de quelqu'un? Les juges peuvent ordonner de se conformer à
leurs instructions sous peine d'emprisonnement ou d'amende. Le
juge peut même envoyer quelqu'un à la chaise électrique.
Mais en dépit de toute l'autorité que peut posséder
le juge, l'accusé ne pourra subir son procès que
si un médecin le déclare apte et mentalement sain.
Et même au cours du dernier moment de barbarie, l'exécution
peut être remise si le condamné tombe dans le coma
et qu'un médecin le déclare trop malade pour être
exécuté.
En général, dans notre société, c'est
le médecin qui a le dernier mot parmi le vaste éventail
des contingences : depuis l'admission à la pré-maternelle,
dans l'équipe de football, pour la formation d'astronaute,
pour être exempté du service militaire, de classe
de gymnastique ou du devoir de jury. Parmi la plupart des événements
de nos vies, "
une note du médecin " est
la formule magique servant à ouvrir (ou fermer) les portes
à des occasions spéciales ou à nous exempter
de coûteuses obligations.
Ce qui est particulièrement approprié à
notre discussion ici est la question " Qui dans notre société
peut donner l'absolution, le pardon ou suspendre un jugement?
Les membres du clergé, de la magistrature, du gouvernement
ou de la profession médicale? " Mais lorsque vient
le temps de diminuer les responsabilités éventuelles,
le docteur a définitivement le dernier mot.
Au restaurant, c'est une expérience courante pour un vegan
ou un végétarien que de s'enquérir - en détail
- au serveur des ingrédients contenus dans les plats au
menu. Si vous ressentez cependant le besoin d'expliquer à
vos compagnons que la raison de refuser l'entrée de viande
ou le gâteau au fromage est la compassion que vous éprouvez
envers les animaux, vous devez être prêt aux critiques
- parfois agressives. Cependant, si vous dites que vous aimeriez
vraiment manger ces plats, mais que votre médecin vous
les interdit, et que vous marmonnez quelque chose au sujet du
cholestérol, des artères, de la pression sanguine
ou toute autre raison similaire, votre " condition critique
" va très probablement susciter une réponse
bienveillante et sympathique; vos demandes spéciales de
modification au menu seront traitées avec égards
et respect.
" Je suis le docteur, vous êtes le patient "
Il s'est développé un ensemble de comportements
culturellement établis et maintenus de respect révérenciel
envers " Le Docteur ", teinté d'indisposition
et assorti de la peur d'offenser. C'est devenu l'un des protocoles
de la profession de maintenir une position de supériorité
détachée à l'égard du patient à
qui il est régulièrement rappelé qu'il est
le " profane ".
Il existe de vieilles traditions de prescriptions écrites
en latin ainsi que l'utilisation de terminologies marquant une
distance entre le langage du patient et celui du médecin
: mon nez qui coule devient une rhinite, mon bleu devient un hématome,
mon mal de tête se transforme en céphalée.
Il existe de nombreux moyens verbaux servant également
à créer et maintenir une distance sur un plan supérieur/inférieur,
le fait, par exemple, de s'adresser au patient par son prénom,
tout en faisant référence au médecin à
la troisième personne (" Asseyez-vous, Stanley, le
docteur va vous recevoir dans un instant "); en réservant
exclusivement l'appellation " docteur " aux médecins
(Albert Einstein, dans la salle d'attente du médecin se
serait fait appeler " Albert " ou " Al " ou
au mieux " M. Einstein ") et exigeant du patient qu'il
décrive en mots simples son problème à l'infirmière
(on attend de M. Einstein qu'il parle de ses démangeaisons
" sur tout le corps " qui seront subséquemment
" diagnostiquées " par le docteur prurit généralisé).
La perception du patient en tant que " enfant " et
le médecin comme " parent adulte responsable "
constitue une puissante dynamique sociale. Les articles des journaux
médicaux mettent régulièrement l'accent sur
le cas de " patients rebelles " - patients n'ayant pas
pris leur médication, ayant " défié
" ou " n'ayant pas suivi les ordres du docteur ".
Ces instantanés succincts convergent vers un modèle
de conditionnement social et psychologique qui met en valeur l'efficacité
du traitement médical en conférant au médecin
le caractère d'être supérieur imbu d'une connaissance
mystérieuse. Nonobstant les effets positifs que puisse
produire cette peinture d'image, l'extraordinaire compétence
du médecin réduit le patient et amplifie sa vulnérabilité.
Le respect dans le cabinet du docteur
Certains médecins se donnent la peine de respecter les
considérations éthiques ou religieuses de leurs
patients. Au cours des années, notre famille a reçu
les services de professionnels de la santé dont les attitudes
varièrent de sympathiques à amusées-mais
tolérantes, à amusées-mais méprisantes,
à catégoriquement embarrassées et à
manifestement hostiles. Cela fait une différence lorsque
les besoins du patient sont identifiés comme provenant
de source " authentiquement religieuse " ou si le docteur
considère plutôt que les préoccupations du
patient relèvent de l'engouement ou de la frivolité.
Pour certains, les intérêts éthiques, philosophiques
ou idéologiques ne sont pas encore parvenus à la
pleine respectabilité.
Equilibre et alimentation à base de végétaux
Nous avons jeté un coup d'il superficiel sur l'impact
impressionnant et influent que le médecin peut exercer
pour modifier le comportement alimentaire. A un nombre de plus
en plus important d'individus soucieux et doués de compassion,
il apparaît clairement que si notre planète et ses
habitants doivent perdurer et prospérer, il y a une nécessité
incontournable d'un retour massif à un équilibre
agricole, économique, environnemental, social et spirituel.
Et une composante clef de cet équilibre est la reconnaissance
de l'urgence d'un changement universel vers une alimentation à
base de végétaux.
" Plus ça change, plus c'est pareil ". Cet
adage peut comporter une résonance cynique, mais il renferme
également une vérité authentique : Peu importe
que les situations ou les circonstances changent, si les valeurs
de base et les attitudes d'une culture demeurent inchangées,
leurs réponses aux défis resteront telles qu'elles
étaient.
Il relève de notre responsabilité d'élever
la conscience des médecins que nous consultons. Par, exemple,
si un médecin prescrit des Premarin comme thérapie
de remplacement hormonal, il nous revient de lui expliquer pourquoi
un médicament dérivé de l'urine de jument
enceinte est inacceptable, et de demander une alternative vegane.
En tant que patients, il nous appartient d'insister pour obtenir
-voire exiger- la reconnaissance et le respect total de nos engagements
éthiques, philosophiques et idéologiques.
Il nous faut contrecarrer l'ignorance envahissante et l'insensibilité
dominante en travaillant activement à répandre le
travail des médecins éclairés qui démontrent
de la compassion.
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