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Pour dire la vérité, toute la
vérité…
ou peut-être un peu moins
Défis au bien-être psychologique et émotionnel
lié au choix de style de vie et d'alimentation
Stanley M. Sapon, Ph.D.
Professeur honoraire de psycholinguistique, Université de Rochester
(NY)
Présenté lors de la plénière «
Summerfest » de la société végétarienne nord-américaine, le 10
juillet 1998
J'aimerais vous parler ce soir d'un sujet qui a longtemps attendu
une sérieuse exploration. Depuis maintenant plusieurs années,
nous avons droit à une abondance de discours vraiment instructifs
présentés par de remarquables orateurs et traitant de problèmes
reliés au mode de vie végétarien et à la santé personnelle, la
santé de l'environnement, et la « santé » ou le bien-être des
animaux de ferme.
Les médecins continuent d'inscrire des ajouts à la liste déjà
longue des désastres médicaux qui menacent ceux qui se nourrissent
de denrées animales et, il y a plusieurs années, le Dr Michael
Klaper livrait un important diagnostic du « Patient Appelé Terre.
» Inspiré par son exemple, je désire, en tant que spécialiste
du comportement, vous entretenir d'un ensemble de problèmes qui
associent alimentation et style de vie à des inquiétudes au sujet
de notre bien-être émotionnel et psychologique… de notre « santé
mentale » si vous préférez, et de la tendance générale de notre
pays à se nourrir de viande.
Nos explorations nous conduiront ce soir à travers des perspectives
de la psychologie comportementale, de la psychologie clinique,
de la psychiatrie, de l'anthropologie culturelle, de la linguistique
et de la sociologie. --- [ Maintenant, qu'attendez-vous d'autre
d'un professeur ?… Soyez attentifs. Il y aura un petit test après
la conférence. ]
Commençons avec quelques définitions afin que vous compreniez
ce que j'entends par bien-être physiologique, psychologique et
émotionnel.
S'il nous faut une évaluation qui s'applique à toutes les créatures
vivantes, nous pouvons répondre ainsi :
La condition fondamentale au bien-être physiologique et psychologique
exige un organisme en harmonie avec son environnement,
un organisme qui vit en équilibre entre ses sources de stress
- les demandes auxquelles il doit faire face - et ses ressources.
Il faut préciser que l'environnement dépasse les propriétés physiques
et inclut les propriétés comportementales et sociales.
Ceci dit, permettez-moi de vous citer un remarquable philosophe,
Bertrand Russell, qui a écrit :
« Là où l'environnement est stupide, cruel et borné ou
rempli de préjugés, c'est un signe de mérite que de ne pas être
en harmonie avec cet environnement. »
A première vue, ces paroles semblent appuyer les végétariens
en ce qui a trait aux défis qu'ils rencontrent régulièrement et
elles renforcent leur résolution de continuer à nager à contre-courant
de la tendance générale. Cependant bien que ces mots encouragent,
ils soulèvent également certaines questions troublantes à propos
de certaines des conditions de ce que nous avons appelé bien-être
comportemental et émotionnel. Ne pas être en harmonie avec son
environnement peut-il jamais être sain ? Le contraire d'harmonie
est « discorde » ou « dissonance. »
Le dictionnaire propose comme synonymes pour « discorde » : conflit,
désaccord, différend, opposition, heurt ou lutte.
Si la vie de quelqu'un est troublée par l'une ou l'autre de ces
situations, qu'en est-il du niveau de stress d'une telle personne
? Quel degré de sérénité trouverons-nous dans la vie de cette
personne ? Nous savons que les conflits et l'ambiguïté produisent
de hauts niveaux de stress et d'anxiété. Ces derniers sont reconnus
pour générer de hauts niveaux d'hormones qui mettent le système
cardiovasculaire en danger et, dans l'ensemble, ils éprouvent
et affaiblissent le système immunitaire. La discorde, sous quelle
que forme que ce soit, est néfaste à l'être humain, végétarien
ou non.
Nous en arrivons à une question essentielle. Nous pouvons organiser
d'importantes campagnes pour contrôler et limiter les conditions
de l'environnement physique qui menacent notre survie immédiate
et à long terme. Nous pouvons essayer, par la législation et toute
autre action gouvernementale, de ralentir l'empoisonnement de
notre air, de notre eau potable, de ralentir ou de réduire l'augmentation
des niveaux de radiation, et ainsi de suite. Nous pouvons faire
l'effort de « manger sainement », « boire sainement » et « respirer
sainement. » La question cruciale est : « Comment pouvons-nous
faire pour protéger notre environnement comportemental, social,
cet environnement qui a un impact si énorme sur nos vies ? »
Nous avons une liste reconnue des défis au bien-être psychologique
et émotionnel que rencontrent les végétariens. Nous y sommes péniblement
confrontés lorsque la différence de nos choix devient évidente
à ceux qui mangent en notre compagnie, ou à ceux qui nous servent,
et dont les réactions couvrent un éventail qui s'étend du froncement
de sourcils à l'ennui, à la colère, au ressentiment, aux doutes
émis sur notre santé mentale et à l'attaque pure et simple.
Il existe un désavantage à la vie végétarienne. Il y a
un aspect du régime végétarien qui est dangereux pour votre santé.
En fait, ce n'est pas le régime qui est dangereux pour la santé,
c'est de le révéler aux autres - et d'expliquer vos
raisons - qui est une source de stress, d'inquiétude, etc..
C'est ce qui se produit lorsque vous ressentez suffisamment de
force au niveau de vos valeurs morales pour opérer un changement
dans votre mode de vie mais que vous vous sentez inconfortable,
intimidé ou réticent lorsqu'il s'agit d'expliquer ces valeurs
aux autres.
Il est temps de regarder de plus près ce qui rend si nocive à
ses membres la culture traditionnelle de consommation de viande.
Nos fondements psychologiques - les contingences et les limites
socialement déterminées pour établir et gérer notre comportement
en tant que culture - sont construits sur la base d'axiomes moraux,
i.e. de propositions admises sans la nécessité d'être prouvées
ni démontrées.
Il nous faut d'abord quelques définitions, la première étant
« culture. » Lorsque les anthropologues parlent de la culture,
ils se réfèrent au mode complet du comportement social humain
incluant les croyances, les coutumes, les institutions, soit l'ensemble
des attitudes, des valeurs, des buts et pratiques qui caractérisent
une société et qui sont transmises aux générations successives.
« L'acculturation » est le processus par lequel un être
humain assimile la culture d'une société particulière depuis l'enfance.
Ce qui fait de cette définition le centre de notre discussion
est le fait qu'elle met en valeur le rapport entre l'ensemble
des attitudes, des valeurs, des buts et pratiques « officielles
» et « publiées » et ce qui est réellement observé dans la population
que nous étudions.
J'ai compilé une description de la « Culture Américaine » tirée
de brochures et de guides distribués par des agences de voyage
à l'intention des touristes qui comptent nous rendre visite, de
manuels scolaires présentant les caractérisations de notre culture,
ses bases historiques et ses valeurs, et de publications standard
de la Chambre de Commerce sur les plaisirs de la vie en Amérique.
Dans ces sources, la « Culture Américaine » est décrite comme
étant… aimante, soucieuse et attentionnée envers ses enfants,
protégeant ses citoyens handicapés et ses aînés fragiles, généreuse
envers ses citoyens nécessiteux et possédant des principes moraux
élevés. Bien que l'Amérique ait été un « creuset » de différentes
cultures, ses citoyens sont unis à travers leur engagement envers
la paix, leur bienveillance et leur rejet de la violence. Son
système d'éducation s'étend au-delà de l'aspect académique et
investit de grands efforts au niveau de l'apprentissage et de
l'acquisition des valeurs morales. Bien qu'il n'y ait aucune «
religion d'état », la plupart de ses citoyens considèrent avoir
en commun un profond respect pour les principes moraux exprimés
par les Dix Commandements. On enseigne aux enfants américains
à la maison, à l'école et du haut de la chaire à être aimables
envers les autres, aimables envers les animaux et à bannir la
cruauté; on leur enseigne que la violence n'est pas un moyen de
résoudre les conflits et qu'enlever la vie est mal.
Et dans cette merveilleuse et flamboyante auto-appréciation de
la culture américaine, nous retrouvons le programme tracé pour
l'acculturation de ses enfants, le « matériel » à transmettre
à la prochaine génération.
Tandis
que ce que la Chambre de Commerce publie n'est pas tellement différent
du stéréotype publiquement affiché par notre culture, la réalité
quotidienne se révèle, de manière flagrante, tout à fait différente.
Elle offre l'image d'une culture qui accepte - et parfois même
valorise et admire les comportements qu'elle nie scandaleusement
- contredit et viole inconsidérément la plupart des grands principes
moraux qu'elle réclame en tant que sa distinction.
Quelles sont les conséquences psychologiques à vivre dans une
culture qui se trouve en profonde discorde avec les principes
moraux qu'elle enseigne à ses enfants à la maison, à l'école ou
dans les assemblées religieuses ? Quel est l'impact comportemental
d'un système de valeur à deux niveaux qui est présumé élaborer
la règle de conduite de ses membres ?
Qu'arrive-t-il aux gens qui vivent dans une atmosphère de démenti
et de déception scrupuleusement entretenue ? Se leurrent-ils eux-mêmes
ainsi que leurs enfants ?
Lorsque le portrait ou la perception qu'a d'elle-même une culture
ne concorde pas avec le comportement de ses praticiens, nous avons
un cas de dissonance comportementale.
Il existe une pathologie comportementale bien connue qui se caractérise
généralement par un retrait de la réalité, des schèmes de pensée
illogiques, des illusions et qui s'accompagne, à divers degrés,
d'autres perturbations émotives, comportementales ou intellectuelles.
Cette pathologie s'appelle schizophrénie. La schizophrénie résulte
de la coexistence d'éléments, d'activités ou d'identités disparates
ou antagonistes.
Mes soucis sont étroitement liés à ce qui peut émerger d'un système
à deux niveaux, intérieurement contradictoire, quant à l'acculturation
des enfants de cette société. En résumé, nous élevons nos enfants
de manière bien caractéristique de la naissance jusqu'à l'âge
de cinq ou six ans dans une sorte de monde de fantaisie dans lequel
les habitants se comportent de façon idéale… un monde de bonté,
de compassion, un monde dans lequel les animaux sont nos amis
et où nous sommes les amis des animaux. Les livres d'images et
de contes pour enfants ne montrent ni scène de carnage ni autres
formes de violence. Les enfants parlent aux vaches et les vaches
leur répondent. Les modèles de bonne conduite sont très souvent
représentés par des petites souris qui parlent, des canards, des
poules, de vieux ours sages et ainsi de suite. On y voit des images
de mères animales avec leurs bébés, scènes renforçant l'idée qu'un
enfant est protégé et en sécurité avec sa mère. On présente les
oiseaux et les abeilles comme modèles du comportement reproducteur…
combien il est merveilleux qu'il n'y ait aucun enfant du divorce,
aucun abus ni négligence d'enfants ni aucune bataille entre le
père et la mère. Et les oiseaux construisent normalement leurs
nids avant l'accouplement. Les animaux qui gambadent à
travers les livres d'images pour enfants ne sont jamais montrés
suspendus, tête en bas, dans un abattoir ni en cubes dans un plat
de nourriture. Tout va dans le sens de l'harmonie de ce monde
tel que prédit par le prophète Isaïe… « personne ne blessera ni
ne détruira sur la montagne sainte de Dieu. »
Cette sorte d'acculturation installe le climat moral des jeunes
enfants. Que se produit-il lorsqu'ils grandissent ? Ils sont alors
soumis au programme de reconditionnement comportemental nécessaire
pour permettre une acculturation et une participation aux dénégations
et aux illusions du monde adulte.
Les psychologues emploient le terme carte cognitive pour
faire référence aux relations établies par les individus entre
les innombrables données apprises. Ce concept suggère l'image
d'une carte qui montre ce qui va avec quoi, quelles idées, quelles
étiquettes, quelles réponses sont appropriées dans tel ou tel
contexte pour un ensemble donné de règles. Les cartes cognitives
indiquent également quelles sont les attitudes et les sentiments
appropriés aux autres éléments apparaissant sur la carte.
La première étape de l'acculturation dont nous avons parlé crée
un modèle cognitif distinct pour l'enfant. Il a appris ce qui
va avec quoi, à quel moment et dans quelles circonstances et quels
sentiments y associer. La carte cognitive du Jardin d'Eden est
tout à fait magnifique.
Quelque part aux alentours de l'âge de la maternelle, l'heure
est venue pour la fin de l'innocence et pour la préparation à
l'entrée dans le « vrai monde », un monde où il existe des gens
moyens, nuisibles, cruels, trompeurs, hostiles, exploiteurs, violents
et criminels. C'est maintenant le temps pour le début d'un sérieux
désillusionnement et le temps d'effectuer un programme culturellement
sanctionné de désensibilisation systématique. Les animaux des
livres d'image, amis imaginaires possédant des sentiments et se
comportant exactement comme des humains, se transforment en objet
d'utilité.
Il reste à réécrire la carte cognitive de l'enfant et à la raffiner
afin de créer une nouvelle liste de membres du royaume des animaux
qui tombent « adéquatement » et « logiquement » sous les auspices
de la compassion humaine socialement acceptable et ceux qui seront
à exclure du cercle de compassion. Cette section du manuel non
rédigé, le « Manuel pour la Désensibilisation des Enfants à la
Cruauté et pour leur Adaptation au Monde Réel » va plus loin que
de simplement dresser une liste d'animaux à exclure de l'injonction
« soyez gentils envers les animaux »; la section II présente les
principes généraux et précise les circonstances ou les conditions
dans lesquelles tout animal peut se voir refuser la protection
de la compassion humaine.
La « Bonne Liste » épargne de l'abattoir et de la table à dîner
ces animaux que notre culture décrit comme mignons, adorables,
loyaux, affectionnés ou nobles. Ceux-là font partie de ces animaux
que nous appelons animaux de compagnie : les chiens et les chats
mais aussi les gerbilles, hamsters, furets, iguanes, perroquets
ou autres animaux exotiques. Cette liste inclut également ces
animaux dont l'utilité première pour l'homme se révèle dans la
performance, par exemple les chevaux de course, les pigeons
voyageurs, les éléphants de cirque et les animaux de jardins zoologiques.
Cela peut être l'endroit approprié pour faire référence aux t-shirts
et autocollants d'automobiles sur lesquels on peut lire : « si
vous mangez des animaux appelés dîner, comment se fait-il que
vous ne mangiez pas ceux appelés de compagnie ? »
Le fait de recourir à cet aiguillon peut permettre aux végétariens
de se sentir mieux. D'un point de vue comportemental, ceci représente
une tentative de défier le comportement de ceux qui se nourrissent
de viande en les rendant si humiliés des contradictions de leur
logique que la seule façon pour eux de faire preuve de cohérence
serait soit de cesser de s'alimenter de vaches et de poulets ou
bien de commencer à se nourrir de chiens et de chats.
Ici, l'élément essentiel est précisément ce que notre culture
a défini comme étant un comportement compatissant acceptable ou
inacceptable selon le nom ou le mot utilisé pour identifier l'entité.
Ceci signifie que n'importe laquelle créature qui peut être achetée
dans une animalerie ou capturée et baptisée « animal de compagnie
» peut bénéficier du comportement socialement acceptable,
être protégée, défendue et préservée du danger. Tout autre animal
possédant une quelconque utilité sera tenu à l'écart de
la loi… autant civile que criminelle ou culturelle. Les tentatives
d'afficher notre compassion à l'égard de ces animaux sont vues
comme étant déplacées, irrévérencieuses ou (pour utiliser un langage
technique) du domaine de la folie. Peu importe cependant la catégorie
dans laquelle ils se situent, tous les animaux peuvent être une
« propriété »; ils peuvent être achetés, vendus ou même rejetés.
Ces « ajustements » aux cartes cognitives des enfants évoquent
tout à fait la notion d'une « carte morale ». On enseigne aux
jeunes enfants, rigoureusement et avec insistance, - et
comme étant une règle - que tuer est incorrect. Dans la
prime enfance, on retrouve rarement à l'appendice de cette leçon
les clauses inscrites en toutes lettres. Cependant cette leçon
n'est qu'une version enfantine de la règle, une version classifiée
« G », une version préliminaire et provisoire.
Dans la version « Pour Adultes » de notre culture, nous avons
un scénario dans lequel tuer - ultime violence - devient une pratique
socialement acceptable lorsqu'exercée sur des animaux non exemptés.
Lorsque nous avons un être humain dont le comportement indigne
est défini « comme un animal » on considère socialement acceptable
de tuer cet être humain.
De la sorte, nous avons une formule culturelle qui classe les
créatures vivantes en fonction de leur distance du noyau des humains
tels que nous et dont la mise à mort s'appelle un « meurtre. »
Certains humains appelés « criminels » peuvent être tués et cela
s'appelle « exécution. » D'autres êtres humains, citoyens ou soldats,
qui ont été renommés « ennemis » peuvent être abattus pendant
une guerre lors de laquelle tuer devient « héroïsme national.
» Cela s'appelle aussi « patriotisme. »
Nous
n'avons fait que jeter un coup d'œil sur les implications et l'étendue
de notre susceptibilité, en tant qu'adultes, quant aux appellations
qui définissent - et contrôlent - les réserves de nos perceptions
morales et de notre comportement. Nous devons réfléchir un moment
sur les pathologies psychologiques d'une population d'adultes
pleinement conscients - peut-être même terriblement et
sciemment avertis - de la nécessité de restructurer les perspectives
des enfants de sorte qu'ils puissent finalement devenir des carnivores
automatiques et exempts de toute culpabilité. Lorsque les choses
vont de travers et que les enfants de ceux qui mangent de la viande
deviennent végétariens, ils peuvent devenir une source de contrariété
et de frustration. Les enfants sont portés à demander comment
il se fait que leurs parents mangent toujours la chair des animaux
morts. Quand les enfants devenus adultes deviennent végétariens,
cela signifie d'une certaine façon, le triomphe ironique des efforts
éducatifs de leurs parents afin de leur inculquer un respect empathique
envers le monde des créatures vivantes. Ceci peut être présenté
aux parents pour leur démontrer que leurs enfants ont finalement
accepté la validité des leçons antérieures. Ceci signifie également
que les efforts parentaux et sociaux ultérieurs afin de rééduquer
cet enfant, de réécrire sa carte morale, n'ont pas supprimé les
valeurs établies plus tôt pendant l'enfance. Les enfants végétariens
adultes recherchent une sorte d'arrangement et, tandis que certains
réussissent à ce que leurs parents acceptent - et respectent -
leur changement diététique et leur mode de vie, dans certaines
familles la tension se maintient pendant des années.
Les anthropologues culturels ont noté depuis longtemps que la
nourriture n'est pas qu'un simple apport nutritif et qu'elle
fait fondamentalement partie de la structure sociale du groupe.
Quelles substances alimentaires sont considérées convenables et
quelles sont celles qui sont interdites ou tout simplement inadmissibles,
de quelle façon est préparée la nourriture, quels aliments spécifiques
sont partie intrinsèque de l'observance religieuse ou des célébrations
usuelles.
« Cela ne pourrait être Pâques sans jambon au four. » « Comment
pouvez-vous célébrer Passover sans poisson gefilte? » « Mais au
moins, vous mangez de la dinde pour l'Action de Grâces. » Tenter
d'influencer les gens à modifier leur alimentation de façon fondamentale
revient à essayer de remanier l'ingénierie de vastes zones de
leur culture. Lorsque les gens sentent que quelqu'un tente de
s'introduire dans leur culture, ils sont la plupart du temps plus
que résistants… ils se défendent et s'en prennent à leur envahisseur.
Les efforts afin de promouvoir l'acceptation et de répandre une
vue d'un monde végétalien devront clairement adresser les défis
- non pas sous l'angle d'une modification simpliste du comportement
- mais sous une large échelle de modification culturelle des valeurs.
La suppression réussie de l'empathie dépend complètement de l'obscurcissement,
du déguisement ou tout simplement du mensonge sur la façon dont
la viande, le poisson, la volaille, les œufs et le lait sont véritablement
produits pour le marché.
Dès que nous brisons le mur de l'ignorance soigneusement maintenue,
il est indéniable que nous touchons et remuons de vielles cordes
sensibles de compassion.
La puissance la plus forte pour pousser les gens à penser et
pour pouvoir agir sur leurs sentiments est la puissance de l'émotion.
Gandhi l'a clairement exprimé :
« Si vous désirez que quelque chose de vraiment important
soit fait, vous ne devez pas simplement satisfaire la raison
mais vous devez également émouvoir. »
Lorsqu'il s'agit d'obliger les gens à faire des changements de
vie importants, nous n'obtenons que de faibles succès en ne nous
appuyant que sur la base des « faits. » Il nous faut le support
de solides données et cela prend plus que la « raison » pour amener
quelqu'un à troquer le confort de ses vieilles habitudes contre
le défi d'une discipline nouvelle et inhabituelle. Il faut pouvoir
y ajouter la puissance de l'émotion… des sentiments… de la compassion
de l'inquiétude au sujet des autres, que ces « autres » soient
des compagnons humains ou non humains, que cette situation difficile
soit celle de ceux qui souffrent de la faim ou d'un environnement
toxique, ou celle des animaux qui souffrent dans les abattoirs,
sur les fermes laitières ou dans les poulaillers. Sans l'étincelle
de l'émotion, il est presque impossible d'allumer la passion des
êtres.
Essayer d'obtenir des changements dans des systèmes de valeurs
profondément enracinés et culturellement établis est une tâche
tout à fait intimidante. Nous disposons cependant d'une ressource
efficace : le « curriculum » du premier niveau, ce programme éducationnel
dans lequel les individus furent enrôlés en tant qu'enfants, le
programme d'acculturation qui a établi comme idéaux les valeurs
de bienveillance, d'empathie, de bonté, les « lois » primaires
concernant le massacre, la cruauté, la parenté entre les gens
et les animaux, le rejet de la violence.
Résumant notre diagnostic du courant principal, de la culture
de consommation de viande, nous devons constater que le traitement
des animaux et la consommation de leur chair sont beaucoup plus
que de simples contraintes schizophréniques fortuites dans ce
qui est d'autre part un profil harmonieusement équilibré. Ils
représentent un système profondément enraciné qui alimente une
culture extrêmement opposée à toute forme de violence.
Le bien-être des végétariens nécessite d'entreprendre deux types
de protection Environnementale :
1. - En créant, protégeant et cultivant un environnement social/comportemental
qui supporte les valeurs et les attitudes qui font du végétarisme
une sous-culture dans laquelle se trouve l'engagement à rechercher
l'harmonie entre les valeurs et les normes de son comportement.
Nous devons créer et mettre à jour des ilôts sociaux de protection
contre les antagonistes, des cadres sociaux qui affirment et
revalorisent notre comportement distinctif et le système de
valeurs qui le supporte. Ce genre d'action défensive procure
un soutien. Etre avec des gens qui partagent nos idées est essentiel
pour notre survie et notre croissance.
2. - En faisant des efforts actifs et constructifs pour atteindre
-et changer- ces éléments du courant principal de la culture
de consommation de viande qui menacent notre bien-être. Je ne
veux aucunement suggérer qu'il y ait de la malveillance intrinsèque
chez ceux qui se nourrissent de viande. Certains de mes meilleurs
amis en mangent. Mais il est tout à fait certain que la culture
de consommation de viande est engagée dans une forme de Connivence
Collective de Confusion… dans un accord tacite de déguiser et
camoufler la vérité au sujet du processus de transformation
des mammifères en viande, des oiseaux en volaille,
des poissons et crustacés en fruits de mer.
Si la tendance générale de la culture de consommation de viande
est affligée par la fausseté, le remède est la vérité. Si cette
culture se cache derrière des demi-vérités, le remède est vérité
totale.
Si la conscience troublée des gens est apaisée par des euphémismes,
- utilisation de mots adoucis pour désigner des actes déplaisants
- la première étape du traitement consiste à appeler les choses
par leurs vrais noms. Submergés par la vérité, certains perdront
la protection de leurs euphémismes et cesseront d'agir avec méchanceté.
Si une personne démontre de l'inconfort devant la vérité, devons-nous
respecter son malaise et renforcer ses évasions en ne contestant
pas le mensonge qui la soulage ? Laisserions-nous passer sans
commentaire une diffamation raciale, ethnique ou religieuse ?
Laisser un mensonge incontesté permet de renforcer sa vigueur
et de prolonger sa durée.
Il y a un vieux proverbe latin : « Qui licet » … « Qui ne dit
mot consent. »
Devant le nombre petit mais croissant, et de plus en plus important,
de végétariens, ceux qui mangent de la viande ressentent une menace
à leur façon de vivre confortable, possible grâce à une ignorance
heureuse. Ils agissent de façon complètement innocente afin de
protéger cette ignorance et conserver leur paix d'esprit. En toute
probabilité, je suspecte que les mangeurs de viande préféreraient
prendre une entente avec les végétariens pour s'accorder un nouveau
contrat social : « Je Ne Demande Pas, Ne Me Dites Pas. » Ce qui
signifie : « Je ne demanderai pas d'où vient ma nourriture
ni ce que je mange exactement, et vous ne m'en direz rien.
La protection de notre sous-culture végétarienne et la cure de
la maladie de la tendance générale de notre culture à se nourrir
de viande dépend de notre promptitude à nous compromettre pour
ne dire que la vérité, toute la vérité et rien de moins que la
vérité entière.
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