Pour dire la vérité, toute la vérité…
ou peut-être un peu moins

Défis au bien-être psychologique et émotionnel lié au choix de style de vie et d'alimentation

Stanley M. Sapon, Ph.D.
Professeur honoraire de psycholinguistique, Université de Rochester (NY)

Présenté lors de la plénière « Summerfest » de la société végétarienne nord-américaine, le 10 juillet 1998

J'aimerais vous parler ce soir d'un sujet qui a longtemps attendu une sérieuse exploration. Depuis maintenant plusieurs années, nous avons droit à une abondance de discours vraiment instructifs présentés par de remarquables orateurs et traitant de problèmes reliés au mode de vie végétarien et à la santé personnelle, la santé de l'environnement, et la « santé » ou le bien-être des animaux de ferme.

Les médecins continuent d'inscrire des ajouts à la liste déjà longue des désastres médicaux qui menacent ceux qui se nourrissent de denrées animales et, il y a plusieurs années, le Dr Michael Klaper livrait un important diagnostic du « Patient Appelé Terre. » Inspiré par son exemple, je désire, en tant que spécialiste du comportement, vous entretenir d'un ensemble de problèmes qui associent alimentation et style de vie à des inquiétudes au sujet de notre bien-être émotionnel et psychologique… de notre « santé mentale » si vous préférez, et de la tendance générale de notre pays à se nourrir de viande.

Nos explorations nous conduiront ce soir à travers des perspectives de la psychologie comportementale, de la psychologie clinique, de la psychiatrie, de l'anthropologie culturelle, de la linguistique et de la sociologie. --- [ Maintenant, qu'attendez-vous d'autre d'un professeur ?… Soyez attentifs. Il y aura un petit test après la conférence. ]

Commençons avec quelques définitions afin que vous compreniez ce que j'entends par bien-être physiologique, psychologique et émotionnel.

S'il nous faut une évaluation qui s'applique à toutes les créatures vivantes, nous pouvons répondre ainsi :

La condition fondamentale au bien-être physiologique et psychologique exige un organisme en harmonie avec son environnement, un organisme qui vit en équilibre entre ses sources de stress - les demandes auxquelles il doit faire face - et ses ressources. Il faut préciser que l'environnement dépasse les propriétés physiques et inclut les propriétés comportementales et sociales.

Ceci dit, permettez-moi de vous citer un remarquable philosophe, Bertrand Russell, qui a écrit :

« Là où l'environnement est stupide, cruel et borné ou rempli de préjugés, c'est un signe de mérite que de ne pas être en harmonie avec cet environnement. »

A première vue, ces paroles semblent appuyer les végétariens en ce qui a trait aux défis qu'ils rencontrent régulièrement et elles renforcent leur résolution de continuer à nager à contre-courant de la tendance générale. Cependant bien que ces mots encouragent, ils soulèvent également certaines questions troublantes à propos de certaines des conditions de ce que nous avons appelé bien-être comportemental et émotionnel. Ne pas être en harmonie avec son environnement peut-il jamais être sain ? Le contraire d'harmonie est « discorde » ou « dissonance. »

Le dictionnaire propose comme synonymes pour « discorde » : conflit, désaccord, différend, opposition, heurt ou lutte.

Si la vie de quelqu'un est troublée par l'une ou l'autre de ces situations, qu'en est-il du niveau de stress d'une telle personne ? Quel degré de sérénité trouverons-nous dans la vie de cette personne ? Nous savons que les conflits et l'ambiguïté produisent de hauts niveaux de stress et d'anxiété. Ces derniers sont reconnus pour générer de hauts niveaux d'hormones qui mettent le système cardiovasculaire en danger et, dans l'ensemble, ils éprouvent et affaiblissent le système immunitaire. La discorde, sous quelle que forme que ce soit, est néfaste à l'être humain, végétarien ou non.

Nous en arrivons à une question essentielle. Nous pouvons organiser d'importantes campagnes pour contrôler et limiter les conditions de l'environnement physique qui menacent notre survie immédiate et à long terme. Nous pouvons essayer, par la législation et toute autre action gouvernementale, de ralentir l'empoisonnement de notre air, de notre eau potable, de ralentir ou de réduire l'augmentation des niveaux de radiation, et ainsi de suite. Nous pouvons faire l'effort de « manger sainement », « boire sainement » et « respirer sainement. » La question cruciale est : « Comment pouvons-nous faire pour protéger notre environnement comportemental, social, cet environnement qui a un impact si énorme sur nos vies ? »

Nous avons une liste reconnue des défis au bien-être psychologique et émotionnel que rencontrent les végétariens. Nous y sommes péniblement confrontés lorsque la différence de nos choix devient évidente à ceux qui mangent en notre compagnie, ou à ceux qui nous servent, et dont les réactions couvrent un éventail qui s'étend du froncement de sourcils à l'ennui, à la colère, au ressentiment, aux doutes émis sur notre santé mentale et à l'attaque pure et simple.

Il existe un désavantage à la vie végétarienne. Il y a un aspect du régime végétarien qui est dangereux pour votre santé. En fait, ce n'est pas le régime qui est dangereux pour la santé, c'est de le révéler aux autres - et d'expliquer vos raisons - qui est une source de stress, d'inquiétude, etc.. C'est ce qui se produit lorsque vous ressentez suffisamment de force au niveau de vos valeurs morales pour opérer un changement dans votre mode de vie mais que vous vous sentez inconfortable, intimidé ou réticent lorsqu'il s'agit d'expliquer ces valeurs aux autres.

Il est temps de regarder de plus près ce qui rend si nocive à ses membres la culture traditionnelle de consommation de viande. Nos fondements psychologiques - les contingences et les limites socialement déterminées pour établir et gérer notre comportement en tant que culture - sont construits sur la base d'axiomes moraux, i.e. de propositions admises sans la nécessité d'être prouvées ni démontrées.

Il nous faut d'abord quelques définitions, la première étant « culture. » Lorsque les anthropologues parlent de la culture, ils se réfèrent au mode complet du comportement social humain incluant les croyances, les coutumes, les institutions, soit l'ensemble des attitudes, des valeurs, des buts et pratiques qui caractérisent une société et qui sont transmises aux générations successives.

« L'acculturation » est le processus par lequel un être humain assimile la culture d'une société particulière depuis l'enfance.

Ce qui fait de cette définition le centre de notre discussion est le fait qu'elle met en valeur le rapport entre l'ensemble des attitudes, des valeurs, des buts et pratiques « officielles » et « publiées » et ce qui est réellement observé dans la population que nous étudions.

J'ai compilé une description de la « Culture Américaine » tirée de brochures et de guides distribués par des agences de voyage à l'intention des touristes qui comptent nous rendre visite, de manuels scolaires présentant les caractérisations de notre culture, ses bases historiques et ses valeurs, et de publications standard de la Chambre de Commerce sur les plaisirs de la vie en Amérique. Dans ces sources, la « Culture Américaine » est décrite comme étant… aimante, soucieuse et attentionnée envers ses enfants, protégeant ses citoyens handicapés et ses aînés fragiles, généreuse envers ses citoyens nécessiteux et possédant des principes moraux élevés. Bien que l'Amérique ait été un « creuset » de différentes cultures, ses citoyens sont unis à travers leur engagement envers la paix, leur bienveillance et leur rejet de la violence. Son système d'éducation s'étend au-delà de l'aspect académique et investit de grands efforts au niveau de l'apprentissage et de l'acquisition des valeurs morales. Bien qu'il n'y ait aucune « religion d'état », la plupart de ses citoyens considèrent avoir en commun un profond respect pour les principes moraux exprimés par les Dix Commandements. On enseigne aux enfants américains à la maison, à l'école et du haut de la chaire à être aimables envers les autres, aimables envers les animaux et à bannir la cruauté; on leur enseigne que la violence n'est pas un moyen de résoudre les conflits et qu'enlever la vie est mal.

Et dans cette merveilleuse et flamboyante auto-appréciation de la culture américaine, nous retrouvons le programme tracé pour l'acculturation de ses enfants, le « matériel » à transmettre à la prochaine génération.

Tandis que ce que la Chambre de Commerce publie n'est pas tellement différent du stéréotype publiquement affiché par notre culture, la réalité quotidienne se révèle, de manière flagrante, tout à fait différente. Elle offre l'image d'une culture qui accepte - et parfois même valorise et admire les comportements qu'elle nie scandaleusement - contredit et viole inconsidérément la plupart des grands principes moraux qu'elle réclame en tant que sa distinction.

Quelles sont les conséquences psychologiques à vivre dans une culture qui se trouve en profonde discorde avec les principes moraux qu'elle enseigne à ses enfants à la maison, à l'école ou dans les assemblées religieuses ? Quel est l'impact comportemental d'un système de valeur à deux niveaux qui est présumé élaborer la règle de conduite de ses membres ?

Qu'arrive-t-il aux gens qui vivent dans une atmosphère de démenti et de déception scrupuleusement entretenue ? Se leurrent-ils eux-mêmes ainsi que leurs enfants ?

Lorsque le portrait ou la perception qu'a d'elle-même une culture ne concorde pas avec le comportement de ses praticiens, nous avons un cas de dissonance comportementale.

Il existe une pathologie comportementale bien connue qui se caractérise généralement par un retrait de la réalité, des schèmes de pensée illogiques, des illusions et qui s'accompagne, à divers degrés, d'autres perturbations émotives, comportementales ou intellectuelles. Cette pathologie s'appelle schizophrénie. La schizophrénie résulte de la coexistence d'éléments, d'activités ou d'identités disparates ou antagonistes.

Mes soucis sont étroitement liés à ce qui peut émerger d'un système à deux niveaux, intérieurement contradictoire, quant à l'acculturation des enfants de cette société. En résumé, nous élevons nos enfants de manière bien caractéristique de la naissance jusqu'à l'âge de cinq ou six ans dans une sorte de monde de fantaisie dans lequel les habitants se comportent de façon idéale… un monde de bonté, de compassion, un monde dans lequel les animaux sont nos amis et où nous sommes les amis des animaux. Les livres d'images et de contes pour enfants ne montrent ni scène de carnage ni autres formes de violence. Les enfants parlent aux vaches et les vaches leur répondent. Les modèles de bonne conduite sont très souvent représentés par des petites souris qui parlent, des canards, des poules, de vieux ours sages et ainsi de suite. On y voit des images de mères animales avec leurs bébés, scènes renforçant l'idée qu'un enfant est protégé et en sécurité avec sa mère. On présente les oiseaux et les abeilles comme modèles du comportement reproducteur… combien il est merveilleux qu'il n'y ait aucun enfant du divorce, aucun abus ni négligence d'enfants ni aucune bataille entre le père et la mère. Et les oiseaux construisent normalement leurs nids avant l'accouplement. Les animaux qui gambadent à travers les livres d'images pour enfants ne sont jamais montrés suspendus, tête en bas, dans un abattoir ni en cubes dans un plat de nourriture. Tout va dans le sens de l'harmonie de ce monde tel que prédit par le prophète Isaïe… « personne ne blessera ni ne détruira sur la montagne sainte de Dieu. »

Cette sorte d'acculturation installe le climat moral des jeunes enfants. Que se produit-il lorsqu'ils grandissent ? Ils sont alors soumis au programme de reconditionnement comportemental nécessaire pour permettre une acculturation et une participation aux dénégations et aux illusions du monde adulte.

Les psychologues emploient le terme carte cognitive pour faire référence aux relations établies par les individus entre les innombrables données apprises. Ce concept suggère l'image d'une carte qui montre ce qui va avec quoi, quelles idées, quelles étiquettes, quelles réponses sont appropriées dans tel ou tel contexte pour un ensemble donné de règles. Les cartes cognitives indiquent également quelles sont les attitudes et les sentiments appropriés aux autres éléments apparaissant sur la carte.

La première étape de l'acculturation dont nous avons parlé crée un modèle cognitif distinct pour l'enfant. Il a appris ce qui va avec quoi, à quel moment et dans quelles circonstances et quels sentiments y associer. La carte cognitive du Jardin d'Eden est tout à fait magnifique.

Quelque part aux alentours de l'âge de la maternelle, l'heure est venue pour la fin de l'innocence et pour la préparation à l'entrée dans le « vrai monde », un monde où il existe des gens moyens, nuisibles, cruels, trompeurs, hostiles, exploiteurs, violents et criminels. C'est maintenant le temps pour le début d'un sérieux désillusionnement et le temps d'effectuer un programme culturellement sanctionné de désensibilisation systématique. Les animaux des livres d'image, amis imaginaires possédant des sentiments et se comportant exactement comme des humains, se transforment en objet d'utilité.

Il reste à réécrire la carte cognitive de l'enfant et à la raffiner afin de créer une nouvelle liste de membres du royaume des animaux qui tombent « adéquatement » et « logiquement » sous les auspices de la compassion humaine socialement acceptable et ceux qui seront à exclure du cercle de compassion. Cette section du manuel non rédigé, le « Manuel pour la Désensibilisation des Enfants à la Cruauté et pour leur Adaptation au Monde Réel » va plus loin que de simplement dresser une liste d'animaux à exclure de l'injonction « soyez gentils envers les animaux »; la section II présente les principes généraux et précise les circonstances ou les conditions dans lesquelles tout animal peut se voir refuser la protection de la compassion humaine.

La « Bonne Liste » épargne de l'abattoir et de la table à dîner ces animaux que notre culture décrit comme mignons, adorables, loyaux, affectionnés ou nobles. Ceux-là font partie de ces animaux que nous appelons animaux de compagnie : les chiens et les chats mais aussi les gerbilles, hamsters, furets, iguanes, perroquets ou autres animaux exotiques. Cette liste inclut également ces animaux dont l'utilité première pour l'homme se révèle dans la performance, par exemple les chevaux de course, les pigeons voyageurs, les éléphants de cirque et les animaux de jardins zoologiques.

Cela peut être l'endroit approprié pour faire référence aux t-shirts et autocollants d'automobiles sur lesquels on peut lire : « si vous mangez des animaux appelés dîner, comment se fait-il que vous ne mangiez pas ceux appelés de compagnie ? »

Le fait de recourir à cet aiguillon peut permettre aux végétariens de se sentir mieux. D'un point de vue comportemental, ceci représente une tentative de défier le comportement de ceux qui se nourrissent de viande en les rendant si humiliés des contradictions de leur logique que la seule façon pour eux de faire preuve de cohérence serait soit de cesser de s'alimenter de vaches et de poulets ou bien de commencer à se nourrir de chiens et de chats.

Ici, l'élément essentiel est précisément ce que notre culture a défini comme étant un comportement compatissant acceptable ou inacceptable selon le nom ou le mot utilisé pour identifier l'entité. Ceci signifie que n'importe laquelle créature qui peut être achetée dans une animalerie ou capturée et baptisée « animal de compagnie » peut bénéficier du comportement socialement acceptable, être protégée, défendue et préservée du danger. Tout autre animal possédant une quelconque utilité sera tenu à l'écart de la loi… autant civile que criminelle ou culturelle. Les tentatives d'afficher notre compassion à l'égard de ces animaux sont vues comme étant déplacées, irrévérencieuses ou (pour utiliser un langage technique) du domaine de la folie. Peu importe cependant la catégorie dans laquelle ils se situent, tous les animaux peuvent être une « propriété »; ils peuvent être achetés, vendus ou même rejetés.

Ces « ajustements » aux cartes cognitives des enfants évoquent tout à fait la notion d'une « carte morale ». On enseigne aux jeunes enfants, rigoureusement et avec insistance, - et comme étant une règle - que tuer est incorrect. Dans la prime enfance, on retrouve rarement à l'appendice de cette leçon les clauses inscrites en toutes lettres. Cependant cette leçon n'est qu'une version enfantine de la règle, une version classifiée « G », une version préliminaire et provisoire.

Dans la version « Pour Adultes » de notre culture, nous avons un scénario dans lequel tuer - ultime violence - devient une pratique socialement acceptable lorsqu'exercée sur des animaux non exemptés. Lorsque nous avons un être humain dont le comportement indigne est défini « comme un animal » on considère socialement acceptable de tuer cet être humain.

De la sorte, nous avons une formule culturelle qui classe les créatures vivantes en fonction de leur distance du noyau des humains tels que nous et dont la mise à mort s'appelle un « meurtre. » Certains humains appelés « criminels » peuvent être tués et cela s'appelle « exécution. » D'autres êtres humains, citoyens ou soldats, qui ont été renommés « ennemis » peuvent être abattus pendant une guerre lors de laquelle tuer devient « héroïsme national. » Cela s'appelle aussi « patriotisme. »

Nous n'avons fait que jeter un coup d'œil sur les implications et l'étendue de notre susceptibilité, en tant qu'adultes, quant aux appellations qui définissent - et contrôlent - les réserves de nos perceptions morales et de notre comportement. Nous devons réfléchir un moment sur les pathologies psychologiques d'une population d'adultes pleinement conscients - peut-être même terriblement et sciemment avertis - de la nécessité de restructurer les perspectives des enfants de sorte qu'ils puissent finalement devenir des carnivores automatiques et exempts de toute culpabilité. Lorsque les choses vont de travers et que les enfants de ceux qui mangent de la viande deviennent végétariens, ils peuvent devenir une source de contrariété et de frustration. Les enfants sont portés à demander comment il se fait que leurs parents mangent toujours la chair des animaux morts. Quand les enfants devenus adultes deviennent végétariens, cela signifie d'une certaine façon, le triomphe ironique des efforts éducatifs de leurs parents afin de leur inculquer un respect empathique envers le monde des créatures vivantes. Ceci peut être présenté aux parents pour leur démontrer que leurs enfants ont finalement accepté la validité des leçons antérieures. Ceci signifie également que les efforts parentaux et sociaux ultérieurs afin de rééduquer cet enfant, de réécrire sa carte morale, n'ont pas supprimé les valeurs établies plus tôt pendant l'enfance. Les enfants végétariens adultes recherchent une sorte d'arrangement et, tandis que certains réussissent à ce que leurs parents acceptent - et respectent - leur changement diététique et leur mode de vie, dans certaines familles la tension se maintient pendant des années.

Les anthropologues culturels ont noté depuis longtemps que la nourriture n'est pas qu'un simple apport nutritif et qu'elle fait fondamentalement partie de la structure sociale du groupe. Quelles substances alimentaires sont considérées convenables et quelles sont celles qui sont interdites ou tout simplement inadmissibles, de quelle façon est préparée la nourriture, quels aliments spécifiques sont partie intrinsèque de l'observance religieuse ou des célébrations usuelles.

« Cela ne pourrait être Pâques sans jambon au four. » « Comment pouvez-vous célébrer Passover sans poisson gefilte? » « Mais au moins, vous mangez de la dinde pour l'Action de Grâces. » Tenter d'influencer les gens à modifier leur alimentation de façon fondamentale revient à essayer de remanier l'ingénierie de vastes zones de leur culture. Lorsque les gens sentent que quelqu'un tente de s'introduire dans leur culture, ils sont la plupart du temps plus que résistants… ils se défendent et s'en prennent à leur envahisseur.

Les efforts afin de promouvoir l'acceptation et de répandre une vue d'un monde végétalien devront clairement adresser les défis - non pas sous l'angle d'une modification simpliste du comportement - mais sous une large échelle de modification culturelle des valeurs.

La suppression réussie de l'empathie dépend complètement de l'obscurcissement, du déguisement ou tout simplement du mensonge sur la façon dont la viande, le poisson, la volaille, les œufs et le lait sont véritablement produits pour le marché.

Dès que nous brisons le mur de l'ignorance soigneusement maintenue, il est indéniable que nous touchons et remuons de vielles cordes sensibles de compassion.

La puissance la plus forte pour pousser les gens à penser et pour pouvoir agir sur leurs sentiments est la puissance de l'émotion.

Gandhi l'a clairement exprimé :

« Si vous désirez que quelque chose de vraiment important soit fait, vous ne devez pas simplement satisfaire la raison mais vous devez également émouvoir. »

Lorsqu'il s'agit d'obliger les gens à faire des changements de vie importants, nous n'obtenons que de faibles succès en ne nous appuyant que sur la base des « faits. » Il nous faut le support de solides données et cela prend plus que la « raison » pour amener quelqu'un à troquer le confort de ses vieilles habitudes contre le défi d'une discipline nouvelle et inhabituelle. Il faut pouvoir y ajouter la puissance de l'émotion… des sentiments… de la compassion de l'inquiétude au sujet des autres, que ces « autres » soient des compagnons humains ou non humains, que cette situation difficile soit celle de ceux qui souffrent de la faim ou d'un environnement toxique, ou celle des animaux qui souffrent dans les abattoirs, sur les fermes laitières ou dans les poulaillers. Sans l'étincelle de l'émotion, il est presque impossible d'allumer la passion des êtres.

Essayer d'obtenir des changements dans des systèmes de valeurs profondément enracinés et culturellement établis est une tâche tout à fait intimidante. Nous disposons cependant d'une ressource efficace : le « curriculum » du premier niveau, ce programme éducationnel dans lequel les individus furent enrôlés en tant qu'enfants, le programme d'acculturation qui a établi comme idéaux les valeurs de bienveillance, d'empathie, de bonté, les « lois » primaires concernant le massacre, la cruauté, la parenté entre les gens et les animaux, le rejet de la violence.

Résumant notre diagnostic du courant principal, de la culture de consommation de viande, nous devons constater que le traitement des animaux et la consommation de leur chair sont beaucoup plus que de simples contraintes schizophréniques fortuites dans ce qui est d'autre part un profil harmonieusement équilibré. Ils représentent un système profondément enraciné qui alimente une culture extrêmement opposée à toute forme de violence.

Le bien-être des végétariens nécessite d'entreprendre deux types de protection Environnementale :

1. - En créant, protégeant et cultivant un environnement social/comportemental qui supporte les valeurs et les attitudes qui font du végétarisme une sous-culture dans laquelle se trouve l'engagement à rechercher l'harmonie entre les valeurs et les normes de son comportement. Nous devons créer et mettre à jour des ilôts sociaux de protection contre les antagonistes, des cadres sociaux qui affirment et revalorisent notre comportement distinctif et le système de valeurs qui le supporte. Ce genre d'action défensive procure un soutien. Etre avec des gens qui partagent nos idées est essentiel pour notre survie et notre croissance.

2. - En faisant des efforts actifs et constructifs pour atteindre -et changer- ces éléments du courant principal de la culture de consommation de viande qui menacent notre bien-être. Je ne veux aucunement suggérer qu'il y ait de la malveillance intrinsèque chez ceux qui se nourrissent de viande. Certains de mes meilleurs amis en mangent. Mais il est tout à fait certain que la culture de consommation de viande est engagée dans une forme de Connivence Collective de Confusion… dans un accord tacite de déguiser et camoufler la vérité au sujet du processus de transformation des mammifères en viande, des oiseaux en volaille, des poissons et crustacés en fruits de mer.

Si la tendance générale de la culture de consommation de viande est affligée par la fausseté, le remède est la vérité. Si cette culture se cache derrière des demi-vérités, le remède est vérité totale.

Si la conscience troublée des gens est apaisée par des euphémismes, - utilisation de mots adoucis pour désigner des actes déplaisants - la première étape du traitement consiste à appeler les choses par leurs vrais noms. Submergés par la vérité, certains perdront la protection de leurs euphémismes et cesseront d'agir avec méchanceté.

Si une personne démontre de l'inconfort devant la vérité, devons-nous respecter son malaise et renforcer ses évasions en ne contestant pas le mensonge qui la soulage ? Laisserions-nous passer sans commentaire une diffamation raciale, ethnique ou religieuse ?

Laisser un mensonge incontesté permet de renforcer sa vigueur et de prolonger sa durée.

Il y a un vieux proverbe latin : « Qui licet » … « Qui ne dit mot consent. »

Devant le nombre petit mais croissant, et de plus en plus important, de végétariens, ceux qui mangent de la viande ressentent une menace à leur façon de vivre confortable, possible grâce à une ignorance heureuse. Ils agissent de façon complètement innocente afin de protéger cette ignorance et conserver leur paix d'esprit. En toute probabilité, je suspecte que les mangeurs de viande préféreraient prendre une entente avec les végétariens pour s'accorder un nouveau contrat social : « Je Ne Demande Pas, Ne Me Dites Pas. » Ce qui signifie : « Je ne demanderai pas d'où vient ma nourriture ni ce que je mange exactement, et vous ne m'en direz rien.

La protection de notre sous-culture végétarienne et la cure de la maladie de la tendance générale de notre culture à se nourrir de viande dépend de notre promptitude à nous compromettre pour ne dire que la vérité, toute la vérité et rien de moins que la vérité entière.

 
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