Science, Non-science, Non-sens et Malveillance dans l'Univers Végétarien

Stanley M. Sapon, Ph.D.

Partie Une de Trois

Depuis un certain temps sur Internet, des sons dissonants de conflits et de contestations sont venus troubler les végétariens. Des mots blessants ont atteint les sentiments de respect mutuel et les objectifs communs entretenus jusqu'alors par la communauté végétarienne depuis de nombreuses années.

Les symptômes d'un problème chronique ont atteint un stade aigu et il est évident que la santé de la communauté est maintenant confrontée à un mal sérieux. Ce mal peut saper les forces, disperser l'énergie de ceux qui en sont les victimes, générer la confusion mentale, le désordre motivationnel, et causer une sérieuse détresse émotionnelle. Sans un traitement énergique, cette affection peut désorganiser et affaiblir sa victime, et perturber son système de défense. Ce mal peut se comparer à une maladie auto-immunitaire dans laquelle une partie du corps, prenant ses propres tissus pour des ennemis, s'attaque elle-même.

Cette maladie a un nom: il s'agit d'une école de pensée appelée « Scientisme » et que le dictionnaire définit ainsi:

    1. Théorie dont les méthodes d'investigation utilisées en sciences naturelles devraient être appliquées à tous les domaines d'enquête.
    2. Application de techniques ou de justifications quasi-scientifiques à des disciplines ou sujets non appropriés.

Ayant oeuvré professionnellement pendant plus de 50 ans à titre d'éducateur, de scientifique et de clinicien, et ayant pratiqué un style de vie vegan depuis les vingt dernières années, je me sens l'obligation non seulement de sonner l'alarme mais de faire l'effort d'explorer les antécédents de cette affliction, d'éclairer sa philosophie et ses éléments éthiques et, d'une certaine façon, de tenter d'immuniser la communauté végétarienne contre de tels comportements pathogènes.

Tout d'abord, il devrait être clair qu'en tant que scientifique, je ne ressens aucune hostilité à l'égard de la science et des scientifiques. Au contraire, c'est précisément mon engagement intense envers l'exactitude, l'honnêteté et la rigueur scientifique qui caractérisent la science qui me motive à examiner le mauvais usage qui est fait de son nom et cette corruption de ses principes fondamentaux. En outre, étant donné mon profond engagement envers la philosophie vegane et l'ensemble des valeurs qui supportent cette philosophie, je me sens le devoir de transposer ces valeurs sur l'exploration analytique qui suit.

Je dois confesser un sentiment de responsabilité personnelle - de la négligence peut-être - pour une certaine partie de la virulence de l'éruption du moment. L'infection a suppuré depuis plusieurs années maintenant mais, en un sens, je fus témoin de ses débuts.

En 1996, à l'occasion de la « Summerfest » de la NAVS, j'ai présenté une lecture qui proposait une approche linguistique et comportementale du végétarisme. ( voir le lien plus bas ) A la fin de ma présentation, un jeune homme enthousiaste et brillant vint me complimenter sur mon texte et m'exprimer son désir de voir quelqu'un apporter une approche scientifique sur des discussions portant sur le végétarisme. Il me dit avoir créé une Liste de Diffusion dont les participants seraient des membres de la communauté scientifique et m'invita à m'y joindre.

J'acceptai son invitation, m'inscrivis et connus presque dès les débuts une année d'inconfort croissant en raison du contenu et du style de la liste.

Ce qui émergea presque immédiatement fût cette perception boiteuse de la science désignant la science nutritionniste comme étant l'unique science ayant un rapport avec le végétarisme et identifiant la santé personnelle comme étant sa finalité suprême. Hormis un léger signe d'approbation occasionnel en faveur des études environnementales, les Statistiques apparurent comme étant l'unique méthodologie valide et la Médecine son champs de preuves. Des domaines tels que l'Anthropologie Culturelle, la Linguistique, les Sciences du Comportement, l'Ecologie, l'Economie, la Science Politique, la Sociologie, la Psychologie Clinique ainsi que bien d'autres étaient considérés, par le Modérateur de la Liste, marginaux ou extérieurs aux paramètres de la « science. » La lecture des messages conduisait le visiteur à conclure que la préoccupation scientifique du végétarien se centrait sur la vitamine B12, les acides gras, suivis de près par le calcium.

Mon inconfort se transforma en consternation lorsque l'attention complète de la Liste tomba sous l'influence d'une conviction irrésistible que les obstacles les plus sérieux à l'étendue du végétarisme étaient:

  • les exagérations ou les inexactitudes quant à ses bénéfices nutritionnels en tant que régime alimentaire, et
  • les exagérations quant aux dommages causés à l'environnement par l'agriculture animale.

Cette conviction se basait sur une supposition naïve et non scientifiquement vérifiée que, si ce n'était des avantages amplifiés du végétarisme, le mouvement s'érigerait en douceur, rapidement et triomphalement, attirant des milliers de personnes dans nos rangs.

Tenant cette supposition pour une vérité confirmée, ils débutèrent une campagne afin de vérifier toutes les sources d'information sur le végétarisme disponibles sur internet. Le but était d'extraire et identifier ce qu'ils affirmaient être une « science erronée », des « erreurs de faits », de « fausses affirmations », etc., et « d'exposer » les auteurs ou les éditeurs de telles erreurs en tant que malhonnêtes, intéressés et diffusant intentionnellement des faussetés. Lorsqu'ils continuèrent - sans appui de citations précises et contextuellement honnêtes - à dénoncer, déprécier, invalider l'ensemble de tout le travail de scientifiques accomplis et responsables, l'image entière et vilaine de la « Police de la Science » fit surface.

Je regrette que ma réponse d'alors ne fût qu'un simple « unsubscribing » de la Liste. Je n'ai pas réalisé que nous étions devant un cas de scientisme effréné, ravageur et contagieux, au potentiel suffisant pour infecter d'autres sites internet ainsi que la communauté végétarienne dans son ensemble.

VOIES SCIENTIFIQUES DU SAVOIR

Ce qui confère aux leaders de la Police de la Science le pouvoir d'impressionner et d'intimider autant de gens est le culte du respect que notre culture populaire accorde à un nouveau type de sacerdoce: Le Scientifique. Et c'est l'illusion que les scientifiques sont une race spéciale, talentueuse et imprégnée de sagesse qui invite les gens à les traiter avec un respect révérencieux.

Ce qui retient le plus l'attention est l'énorme quantité d'information que les scientifiques ont amassée. La définition simple et tout à fait compréhensible de la science comme « une voie du savoir », un ensemble de méthodes pour décrire exactement et impartialement des événements et des objets du monde naturel est perdue de vue. Loin du déconcertant charabia, la méthode scientifique exige l'observation systématique du sujet sous étude et le développement de terminologies qui décrivent les observations autant en nombres qu'en mots.

Les observations - les « données » - constituent la base pour établir des relations entre différentes substances et différents événements. La « vérité » des observations faites par un scientifique sera confirmée - ou infirmée - par les observations des autres scientifiques. Une « explication » pour une série d'événements constitue une hypothèse qui peut être vérifiée par l'expérimentation. Ce qui distingue la méthode scientifique comme «une voie du savoir » est sa dépendance dans l'observation et l'expérimentation plutôt que dans « l'autorité », la « logique », le « sens commun », « l'intuition » ou le pouvoir politique qui peut tout simplement « déclarer » quelque chose comme étant vrai. Un élément crucial de la science est la manière dont la connaissance est acquise, diffusée et testée.

Les thèmes étudiés par les physiciens, les chimistes et les géologues diffèrent de ceux étudiés par les biologistes et diffèrent aussi de ce qui commande l'attention des scientifiques qui examinent la société et les relations des individus de cette société. Leurs méthodes et leurs unités de mesure seront également différentes, mais elles auront ceci en commun:

    1. l'engagement d'une honnêteté absolue dans l'enregistrement de leurs résultats, lesquels seront
    2. exempts de jugements de valeur, et qui supporteront
    3. des conclusions scrupuleusement limitées à ce que révèle leur science.

Ce sont les conditions de la science. Il n'est même pas question de « mauvaise science » lorsque les conditions ci-haut ne sont pas rencontrées, ça n'est tout simplement pas de la science; c'est de la pseudo-science.

Le bon travail réalisé en tant que scientifiques se vaut le respect du public et la confiance en leurs déclarations scientifiques. Parfois cependant, nous avons tendance - à nos risques- à étendre notre confiance et notre respect à d'autres déclarations n'ayant aucune relation avec leur domaine particulier d'expertise scientifique. De brillants scientifiques peuvent faire des déclarations en dehors de leur domaine de compétence mais que nous considérons sages et avisées. Il est réconfortant d'apprendre que le Dr Albert Einstein écrit de manière appréciative et admirative sur le végétarisme. Mais les scientifiques peuvent aussi faire des déclarations que nous considérons stupides et mesquines. Le Dr James Watson qui, avec son collègue le Dr Francis Crick, a refait la biologie en découvrant la structure de l'ADN, prit sur lui de partager avec les étudiants du collégial, non pas ses connaissances scientifiques, mais sa « sagesse. » Lors d'une visite collégiale, ce prix Nobel dénigra de façon méprisante les préoccupations d'un étudiant à propos des droits des animaux et des mauvais traitements infligés aux animaux de laboratoire en énonçant : « La conclusion logique est que nous ne ferons aucune recherche et dépenserons toutes nos ressources à rendre des singes heureux. Je n'aime pas les singes. » Autant pour sa « sagesse. »

Eaux Troubles - Qu'est ce que le Bœuf ?

La question « combien faut-il de gallons d'eau pour produire une livre de viande ? » a été au centre d'attaques incendiaires de la part de « non-scientifiques ». Ayant remarqué que d'autres sources avaient répondu à cette question par des quantités différentes, quelqu'un, se consacrant chef Défenseur de la Vérité engagea une attaque sur la crédibilité scientifique de John Robbins critiquant sa déclaration faite dans « Diet for a New America » qu'il faut 2,500 gallons d'eau pour produire une livre de viande. Cette provocation a servi de point de ralliement et d'aire de lancement pour une offensive massive contre Robbins ainsi que d'autres auteurs reconnus. Bien qu'actuellement la plupart soient tout à fait las de cette tempête dans un pot de chambre, il persiste un point central qui mérite examen. La torche flamboyante des « Croisés pour la Vérité Végétarienne » est « Exactitude Scientifique Absolue » et les différences de quantités d'eau utilisée ont servies à confirmer un manque de précision scientifique. Le point crucial est que la science n'a rien à voir avec la question. Il s'agit d'une discussion au-delà des sources d'une détermination statistique. La réplique de John Borders propose une révision réfléchie et indiscutablement logique de la question. (voir le lien plus bas)

Cette réplique démontre de façon saisissante que les attaques contre les « inexactitudes scientifiques » au sein des partisans végétariens semblent presque exclusivement centrées sur des questions de santé personnelle et de coût environnemental. Des questions « d'exactitude scientifique » sur la cruauté monstrueuse des procédures employées dans l'élevage industriel ne sont jamais remises en cause quant à leur véracité. Pas plus que je n'ai vu ni entendu aucune « critique évaluative » du nombre de poulets qui, échappant à la protection « humaine » de l'électrocution et du coupe-gorge mécanique, meurent entièrement conscients dans les réservoirs d'eau bouillante utilisés pour plumer les carcasses. Personne, pas même l'industrie de l'emballage de la viande, ne semble juger important de contredire le chiffre habituellement avancé de 9 billions d'animaux abattus annuellement alors que le comptage est actuellement de seulement 8,716,547,624 animaux tués.

Nous demeurons tous songeurs à nous demander pourquoi le test du papier tournesol de l'honnêteté, de l'intégrité et de la pureté de motifs d'un auteur devrait être basé sur les chiffres exacts et statistiquement vérifiables du nombre de décès par cancer, des quantités requises de B12, d'eau utilisée dans la production de la viande et de pieds carrés de forêt tropicale par hamburger.

Le Jeu des Nombres

Les statistiques ne sont pas la science. Les statistiques sont une branche des mathématiques appliquées qui traitent avec la cueillette, l'organisation et l'interprétation de données numériques. Les scientifiques font souvent usage de procédures statistiques pour organiser les données recueillies pendant leurs recherches et pour faciliter l'interprétation de leurs observations. Les statistiques sont utiles pour évaluer la fiabilité des conclusions tirées des données et les statistiques peuvent suggérer des rapports entre un certain nombre de variables ou même une corrélation entre variables. La corrélation, c'est-à-dire « co-relation », signifie uniquement ceci: des événements ou des conditions qui se co-produisent dans un certain ordre ou qui semblent réciproquement liés. Corrélation ne signifie pas causation. Il est important de le souligner puisque les questions de corrélation et de causation sont d'un intérêt majeur dans ces sciences dont les résultats ont des implications sur la santé.

Autant que les données disponibles le suggèrent, il y a une corrélation de 100% entre la maternité et le sexe féminin. Nous n'avons aucun rapport confirmé d'accouchement chez l'être humain par un sexe autre que féminin. Mais personne ne suggérerait que le fait de donner naissance à un enfant cause la féminité… ou que d'être une femme cause la grossesse. Le mieux qu'on puisse dire, statistiquement, est que d'être une femme apparaît être une des conditions nécessaires à la grossesse. Aussi utiles qu'elles puissent être comme outil, les statistiques ne peuvent pas prouver la vérité d'une théorie scientifique. Les statistiques peuvent éclairer les données et peuvent suggérer des directions et/ou des détails prometteurs pour des recherches plus poussées. Les procédures statistiques les plus sophistiquées ne peuvent pas être plus fiables que les méthodes d'acquisition des données, et la nature de l'échantillon d'où elles proviennent. Les statistiques ne peuvent pas extraire des données des faits qui ne s'y trouvent pas, ni ne peuvent rapporter des conclusions qui ne sont pas supportées elles-mêmes par l'observation. Croire qu'il y a une réponse exacte à la question initiale suggère une innocence enfantine des principes et des conventions de la science. Un chercheur responsable se donne la peine d'identifier des sources de polarisation dans la saisie et l'enregistrement des données. La « recherche » conduite par l'industrie du bœuf ou par des « scientifiques » engagés par cette industrie serait suspecte au départ. Eviter de citer la source d'une étude de même que les noms et les affiliations de ses auteurs équivaut à un travail inachevé; extraire froidement un nombre de « tant de gallons… » parmi tous les détails d'une étude, et déclarer ce nombre seule, ultime, universelle et absolue vérité relève de l'incompétence ou d'un travail irresponsable.

Nous perdons souvent de vue le fait que les statistiques sont « exemptes de valeurs. » Un rapport statistiquement fiable du nombre d'enfants qui meurent chaque jour de causes reliées à la faim ne donne rien d'autre que des nombres. Ces nombres n'acquièrent une signification qu'après avoir été examinés à la lumière de nos systèmes de valeur. Ce qui est hautement important est ce que nous pensons, ce que nous ressentons par rapport à ces nombres et quel impact ils ont sur notre comportement.

Il y a une question plus profonde: quelle est la signification stratégique des nombres ? Y a-t-il des individus qui cesseraient de manger un bifteck qui a épuisé 2,500 gallons d'eau mais qui par ailleurs trouveraient acceptable de manger un bifteck qui n'en a utilisé que 500 ? Existe-t-il un phénomène de « masse critique » concernant l'acceptabilité ou la non-acceptabilité environnementale de la viande dans le régime alimentaire d'une personne?

Questions et réponses scientifiques

L'un des effets les plus persuasifs et convaincants de la méthode scientifique est que les mots clefs qui caractérisent un travail de recherche scientifique sont « objectif » détaché » et « impartial. » Il inspire confiance de savoir que les chercheurs n'ont pas biaisé la conception ou l'issue de leur enquête pour produire des résultats correspondant à leurs sentiments personnels, leur agenda politique, leurs croyances religieuses ou leurs intérêts économiques. Dans ces conditions, on peut s'attendre à une réponse crédible à une question scientifique.

Un après-midi récent, je suis passé à ma pharmacie chercher une prescription. En attendant au comptoir, j'ai remarqué un grand panneau qui proclamait en lettres grasses et majuscules « Demandez à votre pharmacien! » D'un ton saugrenu, je dis au pharmacien que je connais parfaitement bien : « Paul, es-tu mon pharmacien? » « Voyons, Stan » répliqua-t-il « tu sais bien que je le suis » « Fantastique » répondis-je « dans ce cas, je voudrais te demander…dans quelles actions devrais-je investir aujourd'hui ? » Je me réjouis pendant une minute de son regard ébahi et tous deux avons alors éclaté de rire.

Modérément amusant peut-être, mais instructif: Quel type de questions devrions-nous diriger vers qui ? Serait-il sensé de demander à un nutritionniste scientifique « Si je mange une portion de 8 onces de veau, combien de grammes de gras vais-je possiblement consommer ? » Bien entendu.

La réponse serait-elle crédible et vraie ? Probablement. Il ou elle pourrait trouver la réponse dans une table préparée par d'autres nutritionnistes scientifiques -et exacte à quelques décimales près. Maintenant je peux poser ma question suivante: « M'est-il moralement acceptable de consommer la chair du bébé d'une vache ? »

Le nutritionniste aura t-il une réponse quelconque à ma question ? Possiblement.

La validité de la réponse sera-t-elle justifiée par le fait que c'est un scientifique de l'alimentation qui y répond ?

Si le scientifique nutritionnel est un puriste et un acharné, il ou elle pourrait très sincèrement répondre: « Ce n'est pas une question à laquelle je peux répondre en tant que scientifique. En tant que scientifique, je ne peux répondre qu'aux questions qui abordent des sujets faisant partie du domaine de ma science.

Vous ne seriez pas mieux si vous demandiez la même question à votre pharmacien, à votre médecin, à votre météorologue ou au modérateur d'une liste de diffusion consacrée à la science et au végétarisme.

L'essence de cette discussion: Pour obtenir des réponses valides à des questions de science, adressez vos questions à ceux dont la source du savoir est la science. Pour des réponses significatives aux questions d'éthique, de spiritualité, de conscience et de valeurs humaines, tournez-vous vers des personnes qui suivent d'autres routes que celle de la connaissance.

Voir également
Ce qu'il y a Dans un Nom par le Dr Sapon
Actually Getting the Facts Straight by John Borders, JD

 
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